Humeur noire – Anne-Marie Garat – Éditions Actes Sud

SUR LES TRACES D’UNE HISTOIRE COLLECTIVE AU XVIIIe SIÈCLE

D’abord, décrivons l’illustration de la couverture de ce livre !. Il s’agit du plan, profil et distribution du navire « La Marie Séraphique«  de Nantes, collection du Château des ducs de Bretagne. « La Marie Séraphique » était un bateau construit en 1760 pour le commerce, aménagé ensuite en 1764 pour le transport d’humains, devenu un bateau négrier pouvant transporter jusqu’à plus de 300 esclaves.

A. M. Garat se rend à Bordeaux, sa ville natale, ville bien peu aimée dont elle garde des souvenirs entre haine-amour ! Elle y remet les pieds surtout pour les salons littéraires, lorsqu’elle y est invitée. Quant au texte, bien qu’elle parle beaucoup de son enfance, évoquant sa jeunesse de fille d’ouvriers, dans une impasse populaire du quartier des Chartrons, ce n’est pas un roman mais un récit, et on ne peut guère le cacher, Anne-Marie Garat est vraiment d’humeur noire et pour cause :

– Alors qu’Anne-Marie Garat, accompagnée de son cousin, visite le musée d’Aquitaine qui présente une exposition consacrée à la traite négrière, elle découvre un cartel à visée pédagogique, entre deux tableaux illustrant la vie de bourgeois bordelais du XVIIIè siècle, dont la formulation lui fait piquer une colère et cela la fait « bouillonner » et elle le fait savoir dans son ouvrage, car jamais un esclave n’a suivi son maître ! (p. 24) car voici ce qu’on peut lire :

« Noirs et gens de couleur à Bordeaux »

« Au moins 4 000 Noirs et gens de couleur viennent à Bordeaux au XVIIIème siècle. Il s’agit pour l’essentiel de domestiques suivant leur maître, d’esclaves envoyés apprendre un métier, et d’enfants métis venus parfaire leur formation ». Les autorités veulent limiter cet « afflux » […]

Bien loin d’une cohabitation harmonieuse et ne correspondant absolument pas à la réalité, Anne-Marie Garat, femme de lettres, puriste de la langue française, attachée aux mots, à la sémantique, à la rhétorique, elle y voyait l’air de rien, une offense, même une injure au visiteur lambda, surtout vis-à-vis du jeune public. Pour elle, la mission pédagogique avait été bafouée. Bordeaux, cette ville bourgeoise, qui prospéra grâce à la traite négrière semblerait avoir oublié le passé !

Alors, voilà, qu’Anne-Marie Garat se prend pour don Quichotte, enfourche sa rossinante et fouette cocher ! Derechef, elle écrit au Directeur du Musée, à La Mairie, aux politiques de Bordeaux. Il faut absolument changer ce cartel !… Pas réponse ! Pas grave ! Persévérante, un collectif d’écrivains est constitué, emmené par Anne-Marie Garat dans une Tribune au journal Le Monde du 21 mai 2019 que l’on peut encore consulter en cliquant ici !

D’où ce livre qu’elle dédie à une figure haïtienne :

cette ancienne esclave, âgée de 16 ans qui se nomme Modeste Testas

Marthe-Adélaïde Modeste Testas née Al Pouessi (Afrique orientale 1765-St Domingue 1870), esclave africaine originaire de la corne d’Afrique, déportée à Saint-Domingue (ancienne Haïti) achetée par des Bordelais, la famille Testas possédant un négoce à Bordeaux). Modeste Testas était tombée dans l’oubli et en la découvrant, Anne-Marie Garat a voulu la sortir de l’anonymat. D’ailleurs une statue a été érigée en mai 2019, sur le quai Louis XVIII de Bordeaux.

Elle fait un parallèle et tisse des liens avec la situation actuelle, celle des migrants, de l’importance du langage et des mots utilisés, tel que le mot « afflux » sur le cartel qui n’a rien à voir avec « l’afflux » d’aujourd’hui et celui des esclaves que les négociants bordelais allaient directement chercher, en pratiquant le commerce en droiture, de Bordeaux à St Domingue ou La Guadeloupe et non la traite triangulaire plus difficile à mener, très coûteuse et plus dangereuse. Elle parle de l’importance du rôle essentiel des livres et des librairies, de l’éducation de l’apprentissage de l’esprit critique.

Et vous aimeriez peut-être bien savoir si le cartel a été changé ?

Eh, bien vous le saurez en lisant « Humeur noire«  ce récit formidable d’Anne-Marie Garat ! Un livre dense et très enrichissant. Un travail très documenté de réflexion et d’écriture. Un livre, une lecture exigeante, qui demande une certaine attention.

Librairie Doucet Le Mans/M. Christine

« Humeur noire » – 295 pages – prix : 21.80 €

Anne-Marie Garat est l’auteure d’une œuvre littéraire de tout premier plan. Elle a notamment obtenu le prix Femina pour Aden (Seuil) en 1992. Avec sa grande trilogie « Dans la main du diable » (2006) – « L’enfant des ténèbres » (2008) – et « Pense à demain » (2010) parue chez Actes Sud -, elle relève le dfi d’allier exigence littéraire et succès populaire. Ses derniers romans chez Actes Sud : « La Source » (2015) – « Le Grand Nord-Ouest » (2018) et « La Nuit atlantique » (2020)

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